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Sociolinguistique & glottonymie · Volume 9

Van Gennep, les marchands et les diplomates : ethnographie, commerce et souveraineté linguistique

Volume 9 — Arnold van Gennep en Savoie, les foires de Lyon et la correspondance diplomatique sarde (XVe-XXe siècle)

Par L. Savioz · Mars 2026

I. Arnold van Gennep et le « patois savoyard » (1911-1957)

Arnold van Gennep (1873-1957), figure centrale de l'ethnographie française, a consacré une part majeure de son œuvre à la Savoie. Sa trilogie En Savoie (1911-1919), puis son Manuel de folklore français contemporain (9 volumes), constituent la collecte la plus systématique des faits de culture populaire alpine.

Quelle terminologie utilise Van Gennep ?

TermeŒuvreUsage
Patois savoyardEn Savoie (3 vol.)Usage constant, avec précisions géographiques (patois de la Maurienne, de la Tarentaise, des Bauges)
DialecteLe folklore de la SavoieConfère une dignité scientifique au parler
FrancoprovençalManuel de folkloreCatégorie de classification savante, reprenant Ascoli (1873)
Langue savoyardeTrès rare dans ses publications. « Savoyard » = qualificatif géographique, pas revendication de statut

Van Gennep n'utilise pas « langue savoyarde » comme concept formel. Il préfère « patois savoyard » pour la réalité vécue et « francoprovençal » pour la classification. Le terme « langue » est réservé aux langues nationales codifiées. Cependant, sa collaboration étroite avec Joseph Désormaux (co-auteur du Dictionnaire savoyard de 1902) et son respect pour l'œuvre de Constantin et Désormaux montrent qu'il validait l'existence d'un domaine linguistique savoyard au sein de la famille gallo-romane.

Les carnets de terrain au MUCEM

Les archives Van Gennep, conservées au Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MUCEM, Marseille) et aux Archives départementales de la Savoie, contiennent des carnets de terrain d'une richesse exceptionnelle. On y trouve des listes de vocabulaire thématique (agriculture, élevage, outils), des « concordances lexicales », des expressions du langage populaire, des jargons de métiers (bergers, colporteurs), de l'onomastique et de la toponymie, et des centaines de sobriquets villageois.

Ses carnets contiennent des transcriptions, parfois phonétiques, de récits et de proverbes recueillis directement auprès des locuteurs de patois. Pourtant, la quasi-totalité de ses publications est en français — un choix éditorial qui fait perdre « la saveur, le rythme et la précision technique du patois original ». Christian Abry et Charles Joisten (école de Grenoble, années 1970) ont pointé des erreurs d'identification linguistique chez Van Gennep, notamment sur les étymologies de certains êtres fantastiques comme le « chaufaton ».

Les « Sarrasins » comme cas d'ethnolinguistique

Un exemple frappant de l'usage de l'analyse linguistique par Van Gennep : il démontre que le terme « sarrasin » dans les légendes savoyardes ne doit pas être pris au sens historique (envahisseurs arabes du Xe siècle) mais comme un terme du patois savoyard signifiant « vagabond » ou « brigand ». La terminologie linguistique devient une clef de décodage pour l'ethnographe.

II. Les marchands savoyards aux foires de Lyon (XVe-XVIe siècle)

Les foires de Lyon, rétablies par Charles VII en 1444 puis renforcées par Louis XI en 1463 pour ruiner celles de Genève (alors sous influence savoyarde), attirent des marchands de toute l'Europe. Les registres de la Conservation de Lyon, organe chargé de juger les litiges commerciaux, mentionnent fréquemment les marchands originaires du Duché de Savoie.

Les marchands étrangers, en particulier les Italiens et les Espagnols, notent que les Savoyards s'expriment dans un idiome qui, bien qu'intelligible pour les francophones, conserve des structures et des accents propres à l'espace francoprovençal. Le terme « Savoisien » apparaît dans les documents du XVIe siècle pour désigner à la fois le sujet politique et son parler. Henri IV, lors d'une rencontre en 1600 avec le Savoyard Berliet, s'étonne de sa parfaite maîtrise du français — ce qui confirme l'existence d'un préjugé selon lequel le Savoyard type aurait dû s'exprimer dans un « patois » plus marqué.

René de Lucinge, diplomate savoyard du XVIe siècle, théorise cette position dans son Dialogue du François et du Savoisien : la Savoie est une terre d'innocence dont la langue, bien que « simple », est le reflet d'une moralité supérieure. L'existence d'un texte intitulé « Dialogue du François et du Savoisien » constitue en soi une attestation de premier ordre : il y a un « savoisien » face à un « françois », deux identités linguistiques distinguées.

III. La diplomatie sarde et la « lingua savoiarda » (XVIIe-XVIIIe siècle)

Le fonds « Lettere Ministri » de l'Archivio di Stato di Torino contient les dépêches quotidiennes des ambassadeurs sardes depuis Paris, Madrid, Vienne et Londres. L'analyse de ces documents révèle un usage prédominant du français (langue diplomatique) et de l'italien, mais les mentions de la « lingua savoiarda » apparaissent dans des contextes liés à l'identité, au renseignement ou à la distinction sociale.

CapitaleLangue des dépêchesMentions de la spécificité linguistique
ParisFrançais« Langage savoisien », « accent des monts »
LondresFrançais / italien« Nation savoyarde », « idiome des émigrés »
VienneItalien / français« Troupes savoyardes », « dialecte »
MadridItalien / espagnol« Sujets de Savoie » (catégorie politique)

Joseph de Maistre, dans sa correspondance diplomatique avec le roi Victor-Emmanuel Ier, fait preuve d'une conscience aiguë de sa « savoyardise ». Il lui arrive de mentionner une « lettre écrite par une dame savoyarde », soulignant que cet adjectif porte en lui une charge affective et une garantie de fidélité dynastique.

Les instructions royales et la souveraineté linguistique

Les instructions royales remises aux ambassadeurs contiennent des mentions explicites de la nécessité de respecter les « usages, libertés et idiomes » de la Savoie. La titulature du roi (« Roi de Sardaigne, Duc de Savoie, de Piémont, Prince de Saluces… ») est en soi un rappel de la composition plurilingue de l'État. Les ministres français notent que les ambassadeurs sardes, tout en étant « italiens » de politique, restent « savoyards » de cœur et de langue.

Les lettres de créance, les billets royaux (1727-1728), les instructions relatives à la justice locale soulignent que les agents royaux doivent être attentifs aux particularismes pour éviter le mécontentement populaire. En valorisant la « spécificité des États de Savoie », la monarchie sarde construit une identité propre, à la fois cohérente et diverse, entre la France et l'Italie.

Synthèse générale des volumes 5 à 9

Les cinq volumes complémentaires (5-9) démontrent que le terme « savoyard » n'était pas seulement un glottonyme endogène (utilisé par les locuteurs eux-mêmes) mais une catégorie de perception internationale, reconnue et utilisée par les voyageurs anglais (Savoyard language), les administrateurs espagnols (lengua del país), les baillis bernois (Savoyisch), les officiers autrichiens (Savoyardisch), la police française, les consuls sardes, les ethnographes (patois savoyard) et les diplomates de toute l'Europe.

Aucun de ces observateurs n'a jamais utilisé le terme « francoprovençal ». Le mot n'existait pas avant 1873 — et quand il a été introduit, il n'a jamais pénétré la conscience populaire ni les catégories de perception étrangère. C'est le terme « savoyard » qui a rempli cette fonction, de manière stable, sur cinq siècles et dans toutes les langues de l'Europe.

Sources

Van Gennep : En Savoie (3 vol., 1911-1919) ; Manuel de folklore français contemporain (9 vol.) ; Le folklore de la Savoie ; Archives MUCEM (Marseille) ; Archives départementales de la Savoie. Collaboration avec J. Désormaux. Rectifications : C. Abry & C. Joisten (années 1970). Foires de Lyon : Registres de la Conservation de Lyon ; R. de Lucinge, Dialogue du François et du Savoisien. Diplomatie sarde : ASTo, fonds « Lettere Ministri » ; Ministère des Affaires étrangères (La Courneuve), fonds Sardaigne ; J. de Maistre, correspondance diplomatique.

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L. Savioz