Le regard des voyageurs : comment l'Europe nommait la langue savoyarde
Volume 5 — Témoignages anglais, allemands, français et italiens sur les parlers de Savoie (XVIe-XIXe siècle)
Les volumes 1 à 3 établissent que le glottonyme « savoyard » est attesté sur l'ensemble de l'aire linguistique. Ce volume explore une dimension complémentaire : comment des observateurs extérieurs — voyageurs anglais du Grand Tour, naturalistes genevois, musicologues, diplomates — ont perçu et nommé la langue entendue en Savoie. Ces témoignages sont décisifs : ils prouvent que le terme « savoyard » n'était pas seulement une auto-désignation, mais une catégorie de perception internationale.
I. Le Grand Tour et la « désorientation linguistique »
Les jeunes aristocrates britanniques qui traversaient obligatoirement la Savoie pour rejoindre l'Italie étaient les premiers témoins extérieurs de la réalité linguistique alpine. Leurs journaux de voyage révèlent une confrontation récurrente avec un parler qu'ils ne parvenaient pas à classer.
Thomas Coryat, dans ses Crudities (1611), décrit les Alpes savoyardes comme des « rochers barbares » peuplés d'habitants dont la parole semble indissociable de l'âpreté du terrain. Pour Coryat, la frontière linguistique n'est pas nette : entre le français des grandes villes et l'italien de Florence, les vallées alpines constituent un no man's land sonore que le voyageur traverse sans s'arrêter.
Charles Burney, musicologue de formation et fin observateur des sons, note en 1770 dans son journal de voyage une observation décisive : en franchissant les Alpes pour entrer dans le Piémont, il constate « par quels petits degrés la langue française, ou plutôt savoyarde, devient italienne ». Burney ne voit pas une frontière, mais un continuum. Le savoyard est pour lui une forme intermédiaire, une nuance sonore qui prépare le voyageur à l'italien. Il note cependant qu'une fois passé Turin, ni le français ni le savoyard ne sont compris.
Arthur Young (1792), dans ses Travels in France, observe que l'absence de maîtrise des « divers patois » constitue l'obstacle majeur à son enquête agricole. Ces parlers sont le « seul moyen de communication » dans les districts ruraux. L'usage du terme « patois » chez Young souligne une hiérarchie sociale : c'est une langue qui « manque de communication » et qui perpétue un système de pauvreté.
Tobias Smollett (Travels through France and Italy, 1766) apporte une nuance supplémentaire depuis Nice, alors possession sarde. Il y observe un mélange linguistique composé d'influences italiennes, françaises et provençales, et est l'un des premiers à noter la persistance de termes locaux dans le vocabulaire quotidien : « Bize » (la bise), « Cassine » (maison de campagne).
II. La terminologie anglaise : du « Savoyard language » au « patois »
L'examen des archives britanniques (State Papers Foreign, British Library, guides Murray et Baedeker) révèle une terminologie qui évolue au fil des siècles.
| Terme anglais | Contexte | Période |
|---|---|---|
| Savoyard language | Rapports diplomatiques, State Papers | XVIe-XVIIe s. |
| Savoyard dialect | Catalogues scientifiques, alpinisme | XVIIIe-XIXe s. |
| French patois / Patois of Savoy | Guides Murray et Baedeker | XIXe s. |
| Savoyard tongue | Récits poétiques et littéraires | XVIIe-XVIIIe s. |
Dans les State Papers de 1612, l'ambassadeur savoyard s'exprime auprès de Jacques Ier dans un « langage très vif » (vivacious language). En 1546, des rapports en provenance de Venise mentionnent que dans les vallées sous domination savoyarde, les offices religieux commencent à intégrer la « langue propre » (their own tongue) des habitants.
Un fait remarquable apparaît dans les collections de la Royal Society : un document signale qu'à l'époque de Scaliger, la « langue savoyarde » (Savoyard Tongue) était l'idiome utilisé au Conseil de Genève, et que les citoyens étaient « menacés d'amendes s'ils s'exprimaient dans une autre langue ». Cette donnée historique, conservée dans les archives britanniques, confirme que le savoyard possédait un statut de langue de pouvoir avant d'être relégué au rang de patois.
Le Murray's Handbook for Travellers in Switzerland and the Alps of Savoy (1838) stabilise la perception en classant le savoyard parmi les « patois » et en avertissant que toutes les langues alpines sont « impurement parlées ». Le guide précise néanmoins qu'une connaissance de la langue locale « double le plaisir de la visite ».
III. Le regard allemand : « Savoyisch », « Savoyardisch », « Mundart »
Les voyageurs germanophones, souvent imprégnés de la distinction entre Schriftsprache (langue écrite) et Mundart (dialecte vivant), apportent une précision terminologique différente.
Goethe, dans son Italienische Reise (1786-1788), note que c'est en Italie qu'il est « devenu vraiment allemand » : la confrontation avec les parlers étrangers renforce sa conscience linguistique nationale. Les savants allemands parlent de « savoyische Mundart » pour décrire les variations spécifiques observées, notamment dans les régions d'Annecy ou d'Albertville. Certains notent des particularités morphologiques qui distinguent le savoyard du français de France.
Les guides Baedeker emploient une terminologie rigoureuse. On y trouve « Savoyisch » (adjectif administratif ou militaire), « Savoyardisch » (culturel, folklorique) et « savoyische Mundart » (terme académique pour le système linguistique). Le terme « Wälsch » (roman), issu du vieux haut-allemand Walh, sert de catégorie englobante pour tout ce qui relève de la romanité — mais les guides distinguent le « Wälsch » générique du « Savoyardisch » spécifique.
IV. Les naturalistes : Saussure et le vocabulaire de la montagne
Horace-Bénédict de Saussure, dans ses Voyages dans les Alpes (1779-1796), ne se contente pas de géologie. Il note avec précision le vocabulaire technique des bergers et des paysans qu'il côtoie. Il mentionne le « patois vallorcin » (de Vallorcine), des termes comme « turne » (une digue en forme d'étrave protégeant les églises des avalanches) ou les « coëffes » (filets de cordes pour transporter le foin). Pour Saussure, le patois n'est pas une déformation vulgaire mais un outil linguistique parfaitement adapté à l'environnement biophysique des Alpes.
V. Le regard italien : « lingua savoiarda » et fraternité piémontaise
Les Piémontais percevaient moins une rupture qu'une continuité dialectale. Le terme « lingua savoiarda » ou « dialetto savoiardo » revient fréquemment dans les sources italiennes. Cette langue était perçue comme un socle culturel profond marquant l'influence des Savoie dans la région. Des témoignages rapportent que les soldats italiens stationnés en Savoie parlaient le « dialetto savoiardo », ce qui facilitait leur intégration sociale dans les cafés de Chambéry. Contrairement aux voyageurs du Nord, les Italiens trouvaient dans le savoyard une parenté linguistique évidente — non pas une langue « barbare » mais une variante locale d'un espace culturel partagé.
VI. Les soldats des guerres napoléoniennes
En 1792-1815, les journaux de soldats britanniques offrent une vision brute de la réalité linguistique au passage du Mont-Cenis. Le sergent Wheeler du 51e régiment décrit une population dont le langage est « grossier » à ses oreilles, confondu avec un mélange d'italien et de français. Rifleman Harris évoque la difficulté d'obtenir des informations des habitants. Pour ces militaires, le « Savoyard language » n'est plus une curiosité de Grand Tour mais un obstacle tactique. Ils notent cependant la résilience des montagnards qui, malgré l'administration française, conservent leurs propres termes pour les sentiers et les dangers de la montagne.
Ce que montrent les récits de voyage
Quatre constats se dégagent. Premièrement, les voyageurs de toutes nationalités identifient un parler spécifique qu'ils nomment « savoyard » (ou son équivalent dans leur langue), distinct à la fois du français et de l'italien. Deuxièmement, le terme « savoyard » est compris sans explication par les lecteurs européens de Londres à Naples. Troisièmement, le continuum linguistique perçu par Burney (français → savoyard → italien) correspond exactement à la réalité géolinguistique que la dialectologie confirmera un siècle plus tard. Quatrièmement, personne n'a jamais écrit dans un récit de voyage : « ils parlent le francoprovençal ».
Sources
T. Coryat, Crudities, 1611. Ch. Burney, journal de voyage, 1770. A. Young, Travels in France, 1792. T. Smollett, Travels through France and Italy, 1766. H.-B. de Saussure, Voyages dans les Alpes, 1779-1796. J. Murray, Handbook for Travellers in Switzerland and the Alps of Savoy, 1838. K. Baedeker, guides successifs. State Papers Foreign (National Archives, Londres). Philosophical Transactions de la Royal Society.