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Sociolinguistique & glottonymie · Volume 6

Les puissances occupantes : comment l'Espagne, Berne et l'Autriche nommaient la langue

Volume 6 — Archives de l'Archivo General de Simancas, du Staatsarchiv des Kantons Bern et de l'Österreichisches Staatsarchiv (XVIe-XIXe siècle)

Par L. Savioz · Mars 2026

Trois puissances européennes ont administré, occupé ou traversé l'espace savoyard entre le XVIe et le XIXe siècle : l'Espagne (le Chemin des Espagnols, 1567-1633), Berne (le Pays de Vaud, 1536-1798) et l'Autriche (occupations de 1742-1749 et 1814-1815). Leurs archives, rédigées en castillan, en allemand et en italien, offrent un regard extérieur sur la langue savoyarde qui complète les attestations endogènes documentées dans les volumes 1 à 3.

I. L'Espagne et le « Camino Español » (1567-1633)

Le contexte : 66 ans de transit militaire

Le « Chemin des Espagnols » était l'artère vitale reliant le Milanais aux Pays-Bas espagnols via la Savoie, la Franche-Comté, la Lorraine et le Luxembourg. Chaque passage d'un tercio de 3 000 hommes imposait des négociations avec les syndics des villages savoyards pour le logement, le fourrage et le « pan de munición » (pain de munition). Ces interactions, documentées à l'Archivo General de Simancas (AGS), section « Estado, Saboya y Piamonte » (Legajos 3500-4000), contiennent des observations sur la langue des populations traversées.

La terminologie espagnole

Terme espagnolContexteSignification
Francés rústicoRapports de capitainesParler paysan perçu comme une déformation du français de cour
Lengua del paísCorrespondance administrativeDésignation générique du vernaculaire, opposé au latin ou à l'italien
Naturaleza francesaDiplomatie (Olivares)« Nature française » attribuée aux comportements et au parler, jugée suspecte
Dialecto de SaboyaÉcrits érudits tardifsUsage plus rare, registre savant

Les capitaines des tercios — Sancho de Londoño, Cristóbal de Mondragón, Diego de Aedo y Gallart — agissaient comme des ethnographes involontaires. Les conflits lors de la remise des « bolletas » (bons de logement) révèlent des frictions linguistiques : les soldats espagnols avaient peu de patience pour les subtilités dialectales des paysans. L'armée comptait sur des « lenguaraces » — des soldats vétérans parlant plusieurs langues — pour servir de médiateurs. L'absence de clauses linguistiques dans les traités de passage confirme que la médiation se faisait de manière organique, sur le terrain.

Le Comte-Duc d'Olivares attribuait aux Savoyards une « naturaleza francesa » qui incluait leur parler dans une sphère d'influence jugée suspecte. Pour l'Espagne, la langue n'était jamais neutre : elle était le véhicule potentiel d'une trahison diplomatique en faveur de la France. La comparaison avec la Franche-Comté voisine (possession espagnole directe) est éclairante : le français des sujets comtois était « rassurant », tandis que le parler des alliés savoyards était teinté d'incertitude politique.

II. Berne et le Pays de Vaud (1536-1798)

262 ans d'administration germanophone sur des populations francoprovençales

Après la conquête du Pays de Vaud en 1536, les baillis bernois administrent des populations dont le parler quotidien est le francoprovençal. Le Staatsarchiv des Kantons Bern (fonds « Waadt ») et les Archives cantonales vaudoises (ACV) documentent cette coexistence forcée. La terminologie bernoise oscille entre trois termes :

Terme administratifUsageSignification
WelschActes officiels, justice, impôtsCatégorie englobante pour tout ce qui est roman. Le Pays de Vaud est le « Welschland »
SavoyischCoutumes, diplomatie, critiqueRéférence à l'ancien régime savoyard ou à un parler jugé archaïque
RomanDocuments juridiques anciensTerme technique pour les racines latines

Le terme « Savoyisch » est politiquement chargé. Qualifier un sujet de parler « savoyard » pouvait sous-entendre une nostalgie pour le régime ducal ou une proximité suspecte avec le duché resté catholique. Avec le temps, « Savoyisch » se replie sur une désignation de l'archaïque tandis que « Welsch » se stabilise pour la romanité intégrée à la République de Berne.

L'école comme champ de bataille linguistique

Les rapports d'inspection des écoles vaudoises constituent une source décisive. Les inspecteurs (pasteurs mandatés par la Chambre d'Éducation) mentionnent que les instituteurs (« régents ») des zones rurales s'expriment dans un « langage très savoyard » ou sont incapables de se défaire de leur « accentuation savoyarde ». L'adjectif « savoyard » est synonyme de rusticité et de manque de culture : pour les autorités bernoises, le patois est un « archaïsme funeste » qui empêche l'élève de comprendre les textes sacrés. Pourtant, les rapports admettent que le régent est obligé d'utiliser la « langue du pays » (le patois) pour expliquer le catéchisme à des enfants qui ne connaissent pas un mot de français.

Le Consistoire et les prêches en « langue savoyarde »

Les actes du Consistoire de Berne révèlent des débats sur l'opportunité de prêcher en « langue savoyarde ». Certains pasteurs sont blâmés pour un langage « trop populaire et savoyardisant » qui risque de dégrader la majesté de la parole divine. On leur reproche de s'exprimer « à la mode des anciens prêtres savoyards », faisant un lien direct entre le parler local et les reliquats du catholicisme. La crainte de Berne était que l'usage d'un idiome non contrôlé ne favorise le retour de superstitions.

François de Capitani et la triglossie bernoise

L'historien François de Capitani (Die Gesellschaft des Ancien Régime im Kanton Bern) analyse la stratification linguistique : allemand bernois (langue du souverain), français (langue de l'écrit et de l'élite vaudoise), francoprovençal/« savoyard » (langue de la culture populaire rurale). Berne n'avait aucun intérêt à germaniser le Vaud : le maintien de la distinction « welsch » permettait de justifier un régime d'exception.

III. L'Autriche et les occupations de la Savoie (1742-1749, 1814-1815)

Le Kriegsarchiv et le Haus-, Hof- und Staatsarchiv (Vienne)

Durant la Guerre de Succession d'Autriche, les troupes impériales occupent Chambéry et les vallées environnantes. Les Feldakten (rapports de campagne) du Kriegsarchiv contiennent les observations des commandants sur le terrain. Le terme dominant est « Wälsch » — dérivé de la tribu celte des Volcae, utilisé dans le monde germanique pour désigner toute population romane. Même Marie-Thérèse utilisait l'expression « Wälsch zu reden » pour désigner l'usage d'une langue romane.

On trouve toutefois des nuances plus précises : « Savoyardisch » apparaît pour qualifier le dialecte spécifique de la paysannerie, et « Savoyische Sprache » dans des contextes administratifs formels. Cette classification n'est pas neutre : « Wälsch » comporte une connotation de méfiance, tandis que « Savoyardisch » renvoie à une identité de terroir jugée plus stable.

PériodeTerme dominantPerception
1742-1749Welsch / WälschPopulation romane indifférenciée, « étrangère »
XVIIIe (local)SavoyardischDialecte local, ruralité
1814-1815Französisch / FrancophoneLangue de culture, surveillance politique accrue
Post-1815Sardisch (Savoie)Sujets d'une puissance alliée

En 1814-1815, la seconde occupation est radicalement différente : il s'agit d'une administration transitoire avant la Restauration sarde. Les rapports de la police secrète viennoise analysent les conversations dans les salons de Chambéry. L'opinion publique est décrite comme « francophone » mais « soumise » : la langue ne préjuge pas nécessairement de la sédition, à condition que l'ordre social soit maintenu. La correspondance diplomatique (HHStA, Staatskanzlei, Sardinien) insiste sur la nécessité de maintenir les actes officiels en français pour ne pas aliéner les élites locales.

Synthèse : trois empires, un même constat

L'Espagne, Berne et l'Autriche — trois administrations étrangères, trois langues de pouvoir différentes (castillan, allemand, italien) — identifient toutes un parler spécifique qu'elles distinguent du français standard. Elles le nomment « lengua del país », « savoyisch », « Wälsch/Savoyardisch » selon leurs propres catégories, mais la réalité décrite est la même : un idiome alpin, structuré, résistant, que les populations locales utilisent entre elles malgré la pression des langues officielles. Aucune de ces puissances n'utilise « francoprovençal » : le terme n'existait pas, et la perception de terrain n'en avait pas besoin.

Sources archivistiques

Espagne : Archivo General de Simancas (AGS), Estado, Saboya y Piamonte (Legajos 3500-4000) ; Guerra y Marina ; D. de Aedo y Gallart, Viaje del Infante Cardenal (1635). Berne : Staatsarchiv des Kantons Bern, fonds « Waadt » ; ACV Lausanne ; F. de Capitani, Die Gesellschaft des Ancien Régime im Kanton Bern. Autriche : Österreichisches Staatsarchiv (ÖStA), Kriegsarchiv (Feldakten 1742-1749) ; Haus-, Hof- und Staatsarchiv (HHStA), Staatskanzlei Sardinien ; Kabinettsarchiv (rapports de police 1814).

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L. Savioz