La langue savoyarde : fondements historiques et sociolinguistiques d'un glottonyme
Volume 1 — Le constat : pourquoi « francoprovençal » est un obstacle
Résumé
Cet article examine, dans une perspective interdisciplinaire, les fondements historiques et la fonctionnalité communicationnelle du glottonyme « savoyard » pour désigner la langue gallo-romane des Alpes du Nord. À partir d'un corpus de 45 attestations primaires réparties sur neuf territoires et cinq siècles (XVe-XXe), l'étude démontre que ce terme a constitué la seule dénomination supra-régionale avant l'intervention de la dialectologie scientifique en 1873. L'analyse comparative des quatre glottonymes en usage, menée au prisme de la sémiologie, de la psychologie cognitive et de la science politique, suggère que le terme « savoyard » satisfait le plus grand nombre de critères de fonctionnalité en communication publique, sans invalider la pertinence scientifique de la classification d'Ascoli.
Mots-clés : glottonymie, langue savoyarde, francoprovençal, arpitan, sociolinguistique, dénomination, politique linguistique, Ascoli, Alpes.
Riassunto
Il presente articolo esamina, in una prospettiva interdisciplinare, i fondamenti storici e la funzionalità comunicativa del glottonimo « savoiardo » per designare la lingua galloromanza delle Alpi settentrionali. A partire da un corpus di 45 attestazioni primarie distribuite su nove territori e cinque secoli (XV-XX sec.), lo studio dimostra che questo termine ha costituito l'unica denominazione sovraregionale prima dell'intervento della dialettologia scientifica nel 1873. L'analisi comparativa dei quattro glottonimi in uso (francoprovenzale, arpitano, savoiardo, patois), condotta attraverso la semiotica, la psicologia cognitiva e la scienza politica, suggerisce che il termine « savoiardo » soddisfa il maggior numero di criteri di funzionalità nella comunicazione pubblica, senza invalidare la pertinenza scientifica della classificazione di Ascoli.
Parole chiave: glottonimia, lingua savoiarda, francoprovenzale, arpitano, sociolinguistica, denominazione, politica linguistica, Ascoli, Alpi.
I. Introduction : la question glottonymique
La langue gallo-romane parlée historiquement de Lyon à Aoste, de la Bresse à Fribourg, est aujourd'hui désignée par quatre termes concurrents : francoprovençal (Ascoli, 1873), arpitan (Henriet, 1973), savoyard (attesté depuis le XVIe siècle) et patois (endonyme générique). Cette pluralité terminologique constitue en soi un objet de recherche. Natalia Bichurina, dans « Baptêmes d'une langue ou un peu de magie sociale » (Bichurina, 2017), analyse les enjeux idéologiques sous-tendant chaque choix de dénomination. Manuel Meune (Meune, 2018) retrace l'oscillation du discours dans le Journal de Genève sur près de deux siècles. Le catalogue de l'exposition Nommer sa langue, nommer le monde (Centre d'études francoprovençales, 2017-2018) documente cette tension à travers les témoignages des locuteurs eux-mêmes.
Gaston Tuaillon reconnaissait que la dénomination d'Ascoli est « mauvaise, parce qu'elle fait penser immédiatement à une langue mixte » (Tuaillon, cité dans Bichurina & Dunoyer, 2021). L'Association des Enseignants de Savoyard (AES) formule l'objection plus directement : « Que dirait-on si l'on avait appelé l'occitan le franco-espagnol ? »
Cet article examine la question sous un angle positif : celui de la légitimité historique du terme « savoyard ». La recherche documentaire présentée ici a permis d'identifier 45 attestations de ce glottonyme réparties sur neuf territoires et cinq siècles, un corpus qui n'avait jamais été rassemblé auparavant. L'article commence par documenter les difficultés posées par le terme « francoprovençal » (sections II-IV), puis présente le corpus des attestations du terme « savoyard » (section VI), avant de proposer une analyse interdisciplinaire (sections VIII-X) et une évaluation comparative des quatre glottonymes (section XII)1.
1 L'auteur a constaté personnellement, dans une librairie de Chambéry, qu'un libraire affirmait que la langue de la Vallée d'Aoste était « le provençal », corrigeant un locuteur natif. Un proche lui a offert une bande dessinée en provençal, interprétant « francoprovençal » comme désignant cette langue.
II. Le terme « francoprovençal » : genèse et difficultés documentées
Il y a un test simple pour savoir si un nom fonctionne : demander aux gens de l'écrire. Si même les associations qui défendent la langue n'arrivent pas à orthographier son nom, c'est qu'il y a un problème structurel.
Ce problème est reconnu par les spécialistes eux-mêmes depuis plus de cinquante ans. Lors du colloque de dialectologie francoprovençale à l'Université de Neuchâtel en 1969, il a été décidé de supprimer le trait d'union du terme « franco-provençal » pour, selon les mots du catalogue de l'exposition Nommer sa langue, nommer le monde du Centre d'études francoprovençales, « éviter l'image négative d'un mélange de langues » (Centre d'études francoprovençales, 2017-2018). Si même les linguistes reconnaissent que le nom induit en erreur, comment espérer que le grand public fasse mieux ?
La preuve que la correction n'a pas fonctionné se trouve dans les statuts d'associations déclarés au Journal Officiel. Voici ce qu'on y trouve :





Six associations, six graphies différentes pour désigner une seule et même langue : franco-provençal, franco provençal, Franco Provençal, français-provençal, francoprovençal, français provençal. Aucune n'est comprise spontanément par le public. « Savoyard », tout le monde sait l'écrire.
Le mot « francoprovençal » est morphologiquement un composé copulatif, comme « franco-allemand », « italo-américain » ou « sino-japonais ». En français, ces composés signifient toujours « X et Y » ou « entre X et Y ». Donc « francoprovençal » dit structurellement « français et provençal ». Ce n'est pas une interprétation : c'est comme ça que la langue française fonctionne.
III. Quand les dictionnaires eux-mêmes se trompent
Si le nom induisait en erreur uniquement le grand public, on pourrait encore plaider pour la pédagogie. Mais quand ce sont les dictionnaires de référence qui reproduisent la confusion, l'argument s'effondre.
Le Robert, le dictionnaire de référence de la langue française, classe officiellement la langue savoyarde comme un « ensemble de dialectes français ». C'est exactement l'erreur que le nom induit. Le chaos est mondial : Wikipedia anglophone utilise « Franco-Provençal » dans le titre mais « Francoprovençal » dans le texte du même article. Le site touristique des Vallées de Lanzo (Piémont) utilise la catégorie « French – Provençal », littéralement deux langues séparées par un tiret. Les chercheurs sont contraints d'utiliser cinq ou six variantes dans leurs recherches bibliographiques pour ne pas manquer de sources, ce qui fragmente artificiellement la littérature scientifique[6].
Précisons un point essentiel : la langue est reconnue institutionnellement, mais sous le nom de « francoprovençal ». Elle figure dans la liste des langues de France établie par Bernard Cerquiglini et reconnue par le ministère de la Culture. En Italie, elle est protégée par la loi 482/1999. Le Conseil de l'Europe a recommandé aux autorités suisses de la reconnaître dans le cadre de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (2016). Un Conseil International du Francoprovençal (CIF) a été créé en 2010[4]. Le problème n'est pas l'absence de reconnaissance. C'est que la dénomination officielle elle-même empêche cette reconnaissance de se traduire en visibilité publique. La langue est reconnue sous un nom que personne ne comprend.
Avec « savoyard », il n'y aurait qu'un mot, qu'une graphie, zéro ambiguïté.
IV. Quand le nom déforme la réalité : conséquences sur la politique linguistique
Les erreurs lexicographiques documentées dans la section précédente ne sont pas sans conséquences. Elles se traduisent par des orientations de politique linguistique et culturelle concrètes, comme l'illustrent les cas de Faeto et de la Vallée d'Aoste.
À Faeto, un village des Pouilles (Italie du Sud) où l'on parle une variété de cette langue depuis le XIVe siècle (vraisemblablement issue de colons venus de l'aire arpitane[7]), la présence du mot « franco » dans « francoprovençal » a orienté les politiques culturelles vers la francophonie. En 2012, l'Université Francophone de l'Italie du Sud (UFIS) a été fondée à Faeto sous l'impulsion de La Renaissance Française et avec le soutien de la Francophonie, avec pour mission des stages de « langue française et de culture française et francophone »[8]. Des chercheurs, comme Giovanni Agresti, envisagent « l'inclusion de Faeto et Celle dans l'espace francophone en tant que communautés francophones dispersées »[9]. Pas de l'espace arpitan ou savoyard. L'espace francophone. Parce que le nom dit « franco », donc c'est français.
En Vallée d'Aoste, la langue vernaculaire (patois) est en tension permanente avec le français (langue officielle de la région) et l'italien (langue dominante). Le terme « francoprovençal » rend l'émancipation linguistique quasiment impossible : comment affirmer l'autonomie d'une langue dont le nom même la rattache au français ? Comme le notait Bétemps, « on ne pourra jamais démontrer que le franco-provençal n'est pas un dialecte français »[10], tant que le nom lui-même contient « franco ». C'est d'ailleurs en Vallée d'Aoste que Joseph Henriet, fondateur du mouvement politique Harpitanya, a forgé le terme « arpitan » en 1973, dans un texte fondateur intitulé La lingua arpitana[11], précisément pour échapper à cette cage nominale.
Plus proche de nous, le journal Le Progrès de Bourg-en-Bresse a publié un article sur les patois de l'Ain en présentant le francoprovençal comme « le français historiquement parlé du département ». Non pas une langue distincte. Le français. Historiquement parlé. C'est la confusion maximale, directement induite par le nom.

V. Genèse du terme : un nom de travail devenu cage
Pour comprendre comment un terme aussi dysfonctionnel a pu s'imposer, il convient de revenir à son origine et au contexte épistémologique de sa création.
En 1873, le linguiste italien Graziadio Isaia Ascoli identifie un ensemble dialectal distinct, ni français, ni provençal. Dans ses Schizzi franco-provenzali, publiés dans l'Archivio Glottologico Italiano en 1878, il écrit :
« J'appelle franco-provençal un type linguistique qui réunit, en plus de quelques caractères qui lui sont propres, d'autres caractères dont une partie lui est commune avec le français et dont une autre lui est commune avec le provençal, et qui ne provient pas d'une tardive confluence d'éléments divers, mais au contraire atteste de sa propre indépendance historique, peu différente de celle par lesquelles se distinguent entre eux les autres principaux types romans. » (Ascoli, 1878, p. 61)
Deux choses sont à noter dans cette citation. D'abord, Ascoli lui-même insiste sur l'« indépendance historique » de cette langue. C'est le nom qu'il forge qui la nie, pas son analyse.
Ensuite, et c'est crucial : quand Ascoli écrit « provençal », il ne désigne pas la langue de la Provence au sens actuel. À l'époque, le terme « provençal » servait à désigner l'intégralité de la langue occitane, comme le confirment le Centre d'études francoprovençales[4] et la Revue transatlantique d'études suisses[13]. Le sens du mot « provençal » a changé depuis 1873. Mais le nom « francoprovençal » est resté. En toute logique, il faudrait le renommer « francoccitan », ce qui ne serait évidemment pas plus heureux. C'est un nom de travail, forgé dans un contexte terminologique qui n'existe plus, et qui continue de définir la perception d'une langue 150 ans plus tard.
Le problème ne se limite pas au français. Le site touristique des Vallées de Lanzo (Piémont) classe la langue sous la catégorie « French – Provençal », littéralement deux langues séparées par un tiret[6]. Cela montre que « francoprovençal » est intraduisible sans confusion, dans quelque langue que ce soit. En anglais, « Franco-Provençal » est spontanément lu comme « French-Provençal ». En italien, « franco-provenzale » avec son trait d'union semble désigner un mélange. En allemand, « Frankoprovenzalisch » est incompréhensible. Un nom de langue qui ne peut pas être traduit sans être immédiatement mal compris n'est pas un nom qui fonctionne.
À l'inverse, « savoyard » se traduit sans effort et sans ambiguïté : Savoyard en anglais, savoiardo en italien, Savoyisch en allemand, saboyano en espagnol, saboiardo en portugais. Un seul mot, compris partout, qui pointe vers la même zone géographique dans toutes les langues.
Ce nom n'a aucune réalité endogène. Aucun locuteur, dans aucun village de l'arc alpin, ne s'est jamais levé un matin en disant « je parle francoprovençal ». On parlait patouès, savoyard, nosta moda (« notre manière »). À Coazze, dans les vallées piémontaises, les habitants disent encore qu'ils parlent cuasìn, patuà ou a nósta móda. En Vallée d'Aoste, c'est le patois tout court, revendiqué avec fierté. À Genève, on disait rommant au XVe siècle. À Lyon, romanz ou « la langue de Lyon ». À Saint-Étienne, c'est le gaga. Dans le Dauphiné, le dauphinois. En Suisse romande, le romand[30]. Comme le note la Revue transatlantique d'études suisses, « le franco-provençal a d'abord été une notion avant d'être associé à un territoire précis » et « n'a jamais reçu de dénomination unifiante du temps où il était le vernaculaire des populations » (Revue transatlantique d'études suisses, 2012).
La chercheuse Natalia Bichurina, dans son article « Baptêmes d'une langue ou un peu de magie sociale » (Bichurina, 2017), analyse précisément cette tension entre les trois nominations concurrentes, « Francoprovençal », « Arpitan » et « Savoyard », et montre comment les idéologies linguistiques et les enjeux politiques se cachent derrière chaque choix de nom[14]. Un mémoire de recherche récent soutenu à l'Université d'Aix-Marseille note que la dénomination d'Ascoli « reste un nom de travail donné à un système décorrélé de considérations culturelles ou ethniques, mais servant à démontrer le continuum linguistique entre le français et le provençal »[15].
Il faut d'ailleurs rappeler que « francoprovençal » n'est pas la première tentative de dénomination de cette langue. Avant et après Ascoli, d'autres noms ont été proposés et ont échoué : « Ségusiave » (du peuple gaulois des Segusiavi) a été forgé par des antiquaires lyonnais au XIXe siècle pour donner une noblesse antique aux dialectes du Lyonnais et du Forez, sans jamais sortir des sociétés savantes[30]. « Burgondien » a été proposé dans les années 1960, abandonné pour éviter la confusion avec le bourguignon (langue d'oïl). À Genève, le cryptonyme « Piogre » a désigné dans certains glossaires le parler populaire de la cité[30]. À Saint-Étienne, le « gaga » a supplanté tout autre nom, devenant un glottonyme d'identité ouvrière[30]. Aucun de ces termes n'a jamais réussi à fédérer l'ensemble de l'aire linguistique. Le constat est simple : le seul nom qui a historiquement fonctionné au-delà des frontières d'un seul territoire, c'est « savoyard ».
Quant à la réception du terme « francoprovençal » lui-même, elle a été immédiatement politique. Comme le documente un mémoire de recherche récent, Ascoli a reçu trois réactions à ses travaux de 1873. Critique négative de Paris : Paul Meyer, éditeur de la revue Romania, s'y oppose. La France venait d'annexer la Savoie (1860) et de perdre l'Alsace-Lorraine (1871) ; dire que la langue de la Savoie n'était pas du français était politiquement inacceptable. Critique négative de la Vallée d'Aoste : les élites locales utilisaient le français pour légitimer leur autonomie ; une langue distincte fragilisait cette position. Critique positive de Montpellier : la Société des Langues Romanes décerne une médaille d'or à Ascoli en 1875, les occitanistes acceptant avec enthousiasme un nouveau groupe au nord de leur territoire[15]. Ces réactions illustrent le fait que la question glottonymique a toujours été indissociable des enjeux politiques.
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