La langue savoyarde : fondements historiques et sociolinguistiques d'un glottonyme
Volume 2 — Les attestations : cinq siècles de sources primaires
VI. Avant Ascoli, la langue avait déjà un nom
Le terme « francoprovençal » n'est pas venu combler un vide. Il s'est substitué à des dénominations qui existaient déjà et que les locuteurs comme leurs voisins comprenaient spontanément. Les attestations sont nombreuses, sur cinq siècles et dans tous les territoires de l'aire linguistique.
L'axe rhodanien : Lyon consacre le « savoysien »
En 1554, le poète chambérien Marc-Claude de Buttet, dans son Apologie pour la Savoie contre les injures et calomnies de Barthélémy Aneau, emploie l'expression « langue savoisienne » et la place au même rang que le français et l'italien : « Cette langue savoisienne, si elle n'est en tout égale à la française, elle en approche plus que langue du monde. »[16] Buttet mentionne que Claude de Bellegarde, seigneur de Montagny en Genevois, a composé de « plaisans et graves vers » dans cette même « langue savoisienne »[31]. Le terme désignait un idiome littéraire capable de haute poésie, pas un patois informe.
Un an plus tard, en 1555, le musicien Nicolas Martin, maître de chapelle à la cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne, fait imprimer à Lyon chez Macé Bonhomme (le même imprimeur que les Prophéties de Nostradamus) un recueil intitulé Les Noelz & Chansons nouvellement composez tant en vulgaire Françoys que Savoysien dict Patoys[31]. L'ouvrage contient 8 noëls en français, 8 en savoyard, 13 chansons en savoyard et 4 en français, avec notations musicales. Gaston Tuaillon le qualifie de « premier livre rédigé en langue savoisienne qui ait été imprimé ».
L'histoire de ce livre éclaire la manière dont le « savoysien » fonctionnait comme nom de langue reconnu. Martin dédie l'ouvrage aux « Magnifiques Seigneurs » de Saint-Jean-de-Maurienne (le Conseil de Ville), qui ont vraisemblablement financé le projet[33]. Le duc de Savoie Emmanuel-Philibert lui accorde un privilège ducal depuis Nice le 22 décembre 1554, garantissant l'exclusivité de la vente dans les États de Savoie pendant six ans[33]. Un souverain en exil (la Savoie est alors occupée par la France) accorde sa protection à un livre imprimé en territoire français, dans une langue qu'il reconnaît comme celle de ses sujets : c'est un acte de souveraineté culturelle. Le livre se vend dans les foires de Lyon (plaque tournante du commerce européen du livre), dans les librairies de Chambéry et d'Annecy, et par le réseau des colporteurs de montagne qui le transportent à travers les cols alpins[33]. Une seconde émission paraît dès 1556 (exemplaire conservé à la Bibliothèque Municipale de Lyon), preuve d'un succès commercial rapide[33].
Une étude publiée sur Persée note qu'entre 1594 et 1604, une série de « courtes pièces comiques écrites dans ce même dialecte savoyard » a été « probablement imprimée à Lyon » pour les réjouissances carnavalesques[32]. Les archives départementales du Rhône conservent d'autres œuvres cataloguées en « rythme françoise et savoysienne »[31]. Le « savoysien » n'était pas un mot savant : c'était un descripteur éditorial courant à Lyon.
Le bassin lémanique : un rejet politique, pas linguistique
En 1572, l'humaniste Joseph Juste Scaliger visite la région et note dans ses Scaligerana que l'expression latine Sabaudice loqui « ne peut guère avoir d'autre sens que parler le patois savoyard » à Genève[31]. En 1595, il note directement : « À Genève, au sénat on parle le savoyard. »[17]
Après l'Escalade de 1602, il devient politiquement impossible pour les Genevois de nommer leur langue « savoyard ». Pourtant, le Cé qu'è lainô, hymne patriotique anti-savoyard, est écrit en savoyard. En 1695, la Conspiration de Compesières est décrite comme un « poème en dialecte savoyard »[18]. En 1726, une Histoire de la miraculeuse délivrance de Genève publiée à Amsterdam inclut une pièce titrée « Une chanson de l'Escalade en langage savoyard »[31]. Le terme survit pour les observateurs extérieurs, même si les Genevois le refusent.
Plus remarquable encore : en janvier 1793, en pleine Révolution, l'aristocrate genevois Charles Pictet de Rochemont publie le Dialogue sur l'Assemblée nationale entre Jaquet & Jean-Marc, un pamphlet électoral rédigé en « langage savoyard » pour rallier les paysans des mandements à sa candidature (AEG, Ms hist. 996 ; Coll. Girod 173 ; René Merle, L'écriture des « patois », 1991)[41]. Deux siècles après l'Escalade, le terme « savoyard » conservait une force d'identification immédiate pour les populations rurales du bassin lémanique.
Et même dans la presse genevoise du XIXe siècle, le terme persiste : le 6 février 1870, le Journal de Genève présente la Conspiration de Compesières (1695) comme un texte en « patois savoyard ». Le 6 août 1891, le même journal décrit le parler local comme le lien unissant « une race lacustre et une race alpine », fusionnant les identités genevoise et savoyarde dans un même ensemble culturel (Meune, 2018)[34]. Un auteur genevois de 1865, cité par Meune, regrette que la jeune génération évite les expressions populaires « de peur de trahir sa nationalité » : parler le patois, c'est parler « savoyard », ce qui heurte le patriotisme républicain suisse[34].Au Pays de Vaud, le terme « savoyard » a été effacé en une génération. Avant 1536, le Vaud était un territoire savoyard florissant. Mais la conquête militaire de Berne, suivie de l'imposition de la Réforme protestante, s'est accompagnée d'une volonté politique systématique d'effacer tous les marqueurs de l'ancienne tutelle savoyarde. Comme le démontre Manuel Meune dans son étude du discours sur le francoprovençal dans le Journal de Genève (1826-1998), le glottonyme « romand » a fonctionné comme un véritable bouclier onomastique, permettant d'individualiser la « petite patrie » et de créer une distance symbolique avec la Savoie, réorientant l'appartenance vers une identité helvétique plutôt que transfrontalière[34].
Pourtant, les philologues extérieurs continuent de classer les parlers vaudois, fribourgeois et valaisans sous l'étiquette de « dialecte savoyard ». Le Glossaire du patois de la Suisse romande du doyen Philippe-Sirice Bridel (1866) enregistre un vocabulaire que les érudits français et savoyards classaient sous l'étiquette du « dialecte savoyard »[31]. Jean Humbert, dans son Nouveau glossaire genevois (1852), qualifie l'entrée « Aglan » (gland) de « terme savoisien, méridional et vieux français »[42]. Henri Suter, dans son glossaire des noms de lieux de Suisse romande et de Savoie, utilise systématiquement « patois savoyard » comme étiquette comparative pour expliquer les toponymes fribourgeois et vaudois : sabla (« sable », « patois savoyard et valdôtain ») pour Le Sablon à Grolley (district de la Sarine, Fribourg) ; armalyi (« berger », « patois savoyard », Constantin) pour le terme armailli ; lancher (« endroit où il y a des lanches », « patois savoyard », Viret) pour La Léchire à Enney (district de la Gruyère, Fribourg) (Suter, henrysuter.ch). En 1881, Jules Gilliéron, futur père de la géographie linguistique française, publie son Petit Atlas phonétique du Valais roman et rattache le parler de Vionnaz (Bas-Valais) au « groupe savoyard », confirmant que les parlers du Bas-Valais forment avec ceux du Chablais savoyard une unité indissociable (Gilliéron, 1881)[34]. Gilliéron publie après Ascoli (1873), mais utilise encore le référentiel savoyard : le nouveau terme n'a pas encore pénétré le terrain.
Le front dauphinois : un ennemi politique reconnaît la parenté
En 1809, l'érudit grenoblois Jacques-Joseph Champollion-Figeac (frère aîné du déchiffreur des hiéroglyphes) publie ses Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France, et en particulier sur ceux du département de l'Isère. Pour classifier les parlers du nord de l'Isère, il utilise explicitement et à plusieurs reprises l'étiquette de « dialecte savoyard »[31]. Un Grenoblois, soixante ans avant Ascoli, utilise le référentiel savoyard pour nommer les parlers de son propre département. C'est la preuve qu'avant 1873, le terme « savoyard » fonctionnait déjà comme classification scientifique.
Les versants piémontais
En Vallée d'Aoste, les locuteurs disent patois ou valdôtain, mais les observateurs extérieurs, diplomates et administrateurs turinois qualifient l'ensemble du groupe linguistique alpin de savoiardo ou lingua savoiarda[31].
Le cas des vallées piémontaises est crucial pour notre démonstration, car ces territoires n'ont jamais fait partie du duché de Savoie proprement dit. Ils étaient sous administration directe de Turin. Pourtant, le terme « savoyard » y était utilisé pour qualifier leurs parlers, preuve que le glottonyme dépassait la géographie politique pour désigner une réalité linguistique.
Dans les archives de la Novalaise, des documents du XIIIe siècle qualifient la zone Suse/Cenischia de « savoiardo-delfinali », soulignant l'imbrication des influences savoyardes et dauphinoises sur cet espace de transit. La vallée de Suse abritait une castellania sabauda (châtellenie savoyarde) dont les parlers étaient qualifiés de « savoiardo » par opposition au piémontais de la plaine. Dans les Vallées de Lanzo, Bernardino Biondelli (Saggio sui dialetti gallo-italici, 1853, p. 511) identifie Lanzo comme un point de rupture du système gallo-italique, où les parlers basculent vers des formes montagnardes apparentées au domaine savoyard. À Coazze (Val Sangone), point le plus méridional du domaine, le parler était perçu par les contemporains comme un « patois savoyard égaré »[39]. Tullio Telmon (1994, 2001) confirme que les locuteurs de ces trois vallées désignaient traditionnellement leur parler comme « savoiardo », un glottonyme identitaire lié à l'ancienne Maison de Savoie[43].
L'enquête Coquebert de Montbret (1806-1812), menée sous l'administration napoléonienne, confirme cette perception. Le sous-préfet de Suse, de Solère (16 décembre 1807), décrit la division linguistique de sa vallée : la basse vallée bascule vers le piémontais, la haute vallée reste arrimée au monde transalpin. Le préfet de la Doire (Ivrée-Aoste) utilise explicitement « savoyard » pour désigner les parlers montagnards qui ne sont ni français, ni italien, ni piémontais. Pour les habitants de Coazze, les observations transmises à Paris notent « une proximité avec les parlers de la Savoie » (Archives nationales, F/17/1209 ; thèse Ködel, p. 246)[40].
Les Turinois eux-mêmes percevaient les montagnards de Lanzo ou de Suse comme des « Savoyards » : ramoneurs, porteurs d'eau, colporteurs, leur parler partageait avec celui de Chambéry des traits phonétiques évidents (palatalisations, finales en -e, lexique pastoral) que les citadins identifiaient immédiatement[39].
En 1893, Victor Duret, Genevois, publie sa Grammaire savoyarde basée sur le patois d'Onex[19]. En 1900, Eugène Ritter décrit le Cé qu'è lainô comme étant écrit « en langage savoyard »[20]. En 1902, Constantin et Désormaux publient le Dictionnaire savoyard[21]. En 1918, Désormaux publie Langue savoisienne et patois savoyard : notes de philologie savoisienne.
« Savoyard » ou « savoisien » avant 1873 : les attestations
Le mot « savoyard » transcendait les rivalités entre États. Même les ennemis politiques de la Savoie reconnaissaient que leur langue était du savoyard. C'est exactement ce qu'un bon nom de communication doit faire.
Chaque territoire a forgé son nom, mais « savoyard » traversait les frontières
L'analyse des dénominations historiques par territoire révèle un paradoxe : chaque région a inventé son propre nom pour la même langue, mais le terme « savoyard » était utilisé bien au-delà des frontières de la Savoie politique[30].
Genève : après l'Escalade de 1602, il devient politiquement impossible de dire « savoyard ». On dit rommant, patois, « notre vieux langage ». Mais le Cé qu'è lainô, hymne patriotique anti-savoyard, est écrit en savoyard. Les Genevois chantent leur victoire dans la langue de l'ennemi. Et c'est un Genevois, Victor Duret, qui en 1893 intitule sa grammaire du patois d'Onex Grammaire savoyarde.
Vallée d'Aoste : patois et valdôtain. Mais les érudits valdôtains utilisaient « savoyard » : Promis (« dialetto savoiardo »), le BASA (Tuaillon, 1987 : « Noëls en patois savoyard », édition critique), Trèves (utilise le Dictionnaire savoyard pour le patois d'Aoste), Terreaux (« langue savoisienne » pour les deux versants). L'administration sarde à Turin qualifiait le parler d'Aoste de « lingua savoiarda » (rapport militaire, 1793) et de « dialetto savoiardo » (Intendance, v. 1835)[35][36].
Vallées de Lanzo (Piémont) : patois, parlà a nòstra mòda. Les Piémontais de la plaine percevaient cette langue comme « celle de l'autre côté des monts », une sœur du savoyard.
Pays de Vaud : sous domination savoyarde jusqu'à la conquête bernoise de 1536. On y disait roman. Après 1536, sous la férule de Berne et avec la Réforme, toute référence à la Savoie est effacée. Le « patois vaudois » devient un marqueur protestant et cantonal, coupé de ses racines savoyardes catholiques. Pourtant, les initiatives actuelles pour la langue se multiplient au Pays de Vaud, à Fribourg et en bas Valais.
Lyon : romanz, « la langue de Lyon », puis patois. Assimilée très tôt par le français. Aujourd'hui réduite au « parler lyonnais » (français régional de Guignol).
Suisse romande : romand, attesté depuis 1424 à Fribourg. Meune (2018) analyse la transition « savoyard » → « romand » comme un « bouclier onomastique » post-1536.
Bilan des attestations : 50+ mentions sur 10 territoires
Savoie : 7 att. (1554-1918) · Genève : 9 att. (1572-1900) · Vallée d'Aoste : 12+ att. (1793-1941, dont archives ASTO pré-1860) · Suisse romande : 6+ att. (1424-1881) · Lyon : 3 att. (1555-1604) · Bresse/Bugey : 5+ att. (1595-1881) · Grenoble : 1 att. (1809) · Piémont (Lanzo, Suse, Coazze) : 5+ att. (XIIIe s.-1853, dont « savoiardo-delfinali » Novalaise, Biondelli 1853, enquête Coquebert 1807).
Le seul territoire sans attestation est le Forez (jamais savoyard politiquement). Aucun autre glottonyme endogène n'a atteint cette couverture géographique.