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Sociolinguistique & glottonymie · Volume 7

Paris, la police et les diasporas : le Savoyard comme catégorie

Volume 7 — Archives de la Police générale, enquête Grégoire, débats de 1860 et émigration savoyarde de Paris à l'Argentine

Par L. Savioz · Mars 2026

I. Le Savoyard dans les archives de la Police (série F/7)

Avant 1860, le Savoyard est techniquement un étranger à Paris — sujet du roi de Sardaigne. Pourtant, il est perçu comme un « cousin » linguistique et culturel dont l'intégration semble inscrite dans l'ordre naturel de la géographie. La série F/7 des Archives nationales (Police générale) documente cette perception hybride.

Les dossiers F/7/3845 à 3873 traitent de la surveillance des groupes savoyards entre l'an X et 1827. La police s'inquiète moins d'une menace politique que de l'ordre public lié à la précarité des métiers occupés : ramoneurs, commissionnaires, porteurs d'eau. Les rapports mentionnent parfois un suspect qui « parle à peine français » ou s'exprime dans un « idiome corrompu ». Le terme « savoyard » désigne alors l'individu et, par extension, sa manière de parler — un marqueur de classe plus qu'une catégorie linguistique.

Entre 1792 et 1815 (département du Mont-Blanc puis du Léman), le Savoyard n'est plus étranger mais citoyen. Les archives F/7/9772 à 9777 montrent que l'administration met en place les mêmes structures de contrôle que dans le reste du territoire national. Paradoxe : même après 1815, les fonctionnaires parisiens conservent une familiarité avec les patronymes savoyards qui facilitera la « réunion » de 1860.

II. Les encyclopédies : du « langage corrompu » au « dialecte »

L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1751-1765) porte un jugement sévère sur les parlers régionaux. L'article « Patois » les définit comme un « langage corrompu tel qu'il se parle presque dans toutes les provinces ». Le « savoyard » n'est pas une langue autonome mais une variété dégradée du français. Exception notable : Rousseau et son Vicaire Savoyard inversent la perspective — la langue simple du montagnard est gage de spiritualité.

Au XIXe siècle, le Grand Dictionnaire Larousse modifie la perception : le savoyard devient un « dialecte » ayant ses propres racines historiques, issues du latin parlé en Gaule. L'intuition que le français lui-même n'est qu'un « patois qui a réussi » (celui de l'Île-de-France) commence à poindre chez Henriette Walter et d'autres. Cette démythification permet de voir dans le savoyard non une déformation mais une branche parallèle.

III. L'enquête Grégoire (1790) et la Savoie

En 1790, l'abbé Grégoire lance ses 43 questions sur « le patois et les mœurs des gens de la campagne ». La Savoie, province étrangère, ne figure pas dans les 49 réponses initiales. Mais dès la création du département du Mont-Blanc (1792), les principes de Grégoire y sont appliqués.

Le rapport final de 1794, « Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois », fait de la langue l'instrument de l'amalgame politique. Le « savoyard » est une barrière qui « gêne les mouvements du commerce ». Les patois sont des « idiomes féodaux » qui maintiennent le peuple dans l'obscurantisme. La Savoie doit prouver sa loyauté en adoptant le français, « langue de la liberté ». Paradoxalement, Grégoire note que les Savoyards, par leur goût de la lecture et leur mobilité, sont plus prompts à l'adopter que les Bretons ou les Méridionaux.

IV. Les débats de 1860 : la « réunion » par la langue

Le vocabulaire des débats parlementaires est révélateur. Le terme officiel est « réunion », pas « annexion » : il ne s'agit pas de conquérir un territoire étranger mais de réintégrer une partie de la « famille française ». Les Savoyards ne sont jamais présentés comme parlant une langue distincte : on insiste sur le fait que le français est la langue de l'administration, de l'Église et des élites depuis des siècles. Cette perception occulte volontairement la réalité du francoprovençal quotidien pour ne retenir que le français, gage de fusion.

Après 1860, l'interdiction de parler le savoyard à l'école et lors du service militaire entraîne une chute brutale du nombre de locuteurs. Des fonctionnaires français arrivant en Savoie sont dépeints comme ignorant tout de la culture locale, munis de dictionnaires franco-italiens inutiles face au patois.

V. Les diasporas : de Paris à l'Argentine

Les ramoneurs de Paris

L'image du Savoyard à Paris est indissociable du métier de ramoneur. La police souligne l'organisation quasi militaire de ces groupes d'enfants dirigés par des « maîtres ». Le « jargon » des ramoneurs était en réalité une adaptation du patois savoyard aux nécessités professionnelles — une communication rapide et sécurisée dans les conduits de cheminée. Les registres des corporations indiquent la difficulté d'intégrer des ouvriers non savoyards en raison de cet obstacle linguistique, ce qui confirme que la maîtrise de l'idiome était un prérequis tacite.

Les rapports consulaires sardes

Les consuls sardes en France soulignaient que leurs sujets parlent « français » (façade de respectabilité), mais dans les rapports confidentiels, ils utilisent « dialetto savoiardo » ou « parlata locale ». Tant que le migrant parle sa langue natale, il reste symboliquement rattaché aux terres du roi à Turin. Des prêtres savoyards étaient envoyés à Paris et Lyon pour assurer une direction spirituelle en utilisant le « patois » dans leurs sermons.

L'Argentine et l'Uruguay

En 1850, un groupe de 244 pionniers embarque à Gênes pour le Rio de la Plata. Des familles (Davrieux, Fodéré, Suiffet, Mestrallet) fondent des colonies agricoles en Argentine (Entre Ríos, Santa Fe) et en Uruguay. Dans ces colonies isolées, le « savoyard » a cessé d'être un simple patois pour devenir une langue identitaire de prestige. Les témoignages des descendants font mention de l'usage du savoyard comme langue domestique jusque tard dans le XXe siècle.

Contrairement à l'émigration parisienne où la pression à l'assimilation était forte, les communautés d'Argentine ont cultivé une « mémoire linguistique ». On y parle du « savoyard » non comme d'un français déformé mais comme d'une langue à part entière, dépositaire de secrets de fabrication (fromages, outils agricoles) et de contes montagnards. L'Union Mondiale des Savoyards (fondée en 1933 par le sénateur Antoine Borrel) compte aujourd'hui 23 associations à travers le globe.

DestinationPériodeStatut de la langueTransmission
ParisXVIIe-XIXe s.Patois / Jargon (marginalisé)Orale, métiers
Turin / PiémontXVIIIe-XIXe s.Dialetto (intégré au cadre sarde)Familiale, transfrontalière
Argentine / Uruguay1850-1890Langue de prestige / IdentitéColonies agricoles, associations
LyonSaisonnier XIXeIdiome techniqueCorporations, maîtres de métier

La langue comme résilience

La trajectoire de la langue savoyarde dans les diasporas suit un schéma classique : marginalisée dans les métropoles (Paris, Lyon) où la pression à l'assimilation est forte, elle se préserve dans les colonies isolées (Argentine) où elle devient un marqueur identitaire. Luigi Einaudi (Un principe mercante, 1900) analyse l'émigrant comme un agent d'expansion culturelle. Les Savoyards n'ont pas seulement « fait l'Amérique » ; ils ont exporté un modèle de société fondé sur la solidarité linguistique.

Sources

Archives nationales, série F/7 (Police générale), cartons 3845-3873, 9772-9777, 12212-12234. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, article « Patois ». Rapport Grégoire, 16 prairial an II (1794). Grand Dictionnaire Larousse, XIXe s. Débats parlementaires, Sénat et Corps législatif, 1860. Préfecture de Police de Paris, séries BA et DB. L. Einaudi, Un principe mercante, 1900. Union Mondiale des Savoyards.

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L. Savioz